Nul nul nul Locarno 2026 et vive la sf
 
Nefeli7575


Du cinema égoïste / généreux,
Un Futuro Brillante, de Lucìa Garibaldi (2025)

Lorsque l’ennui me gagne je compte les secondes et je dirais même plus je compte chaque seconde pendant trente minutes ou plus c’est à dire on peut croire que c’est une expression mais ce n’en est pas. Lorsque l’ennui me gagne je fais un trait sur une feuille par minute qui passe vraiment exactement comme un prisonnier et c’est un sentiment extrêmement désagréable, duquel je me croyais protégée dans deux endroits au moins : Ikea et les cinémas en plein air. D’où ma surprise à Locarno 2026, lorsque sur la Piazza Grande je me suis surprise à subir passivement  l’homme de grande taille devant moi sans même essayer de me mettre sur le côté pour apercevoir les sous-titres, je n’avais pas envie de lire les sous-titres du tout, et pendant dix minutes j’ai fixé le drapeau léopard sur le balcon à ma gauche, ne pouvant que remarquer son manque absolu de mouvement car l’air autour de nous était figé, il est plutôt impressionnant de voir un drapeau figé de la sorte, lui aussi endormi par Le Chilien, de Sergio Castro San Martin, probablement. 

« Ce que j’aime, chez mon personnage, c’est sa capacité à surmonter l’adversité, à ne jamais abandonner, » 

chouinait en pleurant d’émotion l’acteur du personnage principal quelques minutes plus tôt sur la grande scène. Il mentait. Le protagoniste n’a pas de résilience particulière ou de qualité notoire.

Notez : ce n’est pas parce qu’il est ennuyeux que je n’ai pas aimé Le Chilien, il est communément admis depuis Permanent Vacation au moins que l’ennui n’est pas une mauvaise chose et on dirait même qu’on en manque cruellement aujourd’hui. Non, ma colère ne se situe pas dans l’ennui, elle se situe dans mon désintérêt profond pour les oeuvres égoïstes et plus que ça les programmations égoïstes. J’ai horreur des films qui ne sont pas faits pour un public, lorsque les réalisateurs n’ont que leur ego en tête. Un film égoïste n’est destiné à personne, son adresse est floue, il se regarde, alors qu’il me semble qu’un film devrait regarder par définition son public…nous n’avons pas besoin de plus de films qui pensent révolutionner le cinéma (alors qu’il n’y a rien de mal à ne pas révolutionner le cinéma.)

Cette année, lorsque j’y étais du moins, le Festival de Locarno a décidé de me faire fuir les salles, aussi climatisées soient-elles. Si mon ami et comparse Noa E. Ne m’avait pas gracieusement prêté son accréditation, je ne serais probablement rien allée voir du tout. 72 heures à Locarno, j’ai vu quatre films, et si ils n’étaient pas tous aussi mauvais que Le Chilien (puisque ça relève d’un record) aucun ne m’a marqué. 

Je dois dire que la dernière fois, lorsque j’y étais avec mon ami Amedeo D.G, Locarno avait été grandiose puisque j’y avais vu Julie Pacino, la officielle fille de Al Pacino présenter un film de népo-baby traumatisée (body horror dans un motel onirique), très généreux et divertissant (I live here now), ainsi que le dernier film produit par Lynch, une comédie proposant le récit d’une révolte ouvrière dans une entreprise de creusage d’un trou dans le désert (The Legend of the Happy Worker).

À quoi bon parler des films que je n’ai pas aimés lorsqu’il y a tant de films que j’aime. J’aime les films à chapitres, j’aime les films où les protagonistes sont des adolescents, j’aime voir les films dans le MK2 quai de seine, j’aime quand les gens ne parlent pas pendant la séance, j’aime les twist-oh-mon-dieu-il-s-est-fait-manger-par-le-chien, j’aime quand on voit que le réalisateur a été gentil avec le monteur, j’aime les scènes de voiture, les scènes d’attente de train, j’aime les films de gens qui aiment plus les images que les intrigues, j’aime les remake et les deuxièmes opus, j’aime les crossovers, j’aime la science-fiction - j’aime Un Futuro Brillante, qui est le premier film que j’ai vu en rentrant de Locarno.

Un Futuro Brillante, de Lucìa Garibaldi (2025, Uruguay - Argentine - Allemagne, 98’)  est le récit dystopique d’un monde où les mouvements de migration n’existent plus, à quelques exceptions près. Elisa, jeune fille brillante dont les excellents résultats scolaires et le QI remarquablement élevés lui ont permis d'accéder à un programme très sélectif, obtient une autorisation d’établissement dans le « Nord », afin de travailler et participer au développement de cet ailleurs idéal. Aussi chanceuse et privilégiée soit-elle, Elisa n’est pas la première de sa famille à avoir accès au programme : sa sœur est partie quelques années auparavant, et depuis, le contact avec elle est rompu.  Elisa réalise rapidement que ce départ dans le nord est un rêve qui ne lui appartient pas, et même plus que ça, c’est un rêve qui la terrifie. Ce n’est pas le résultat de ses aspirations propres, mais plutôt celui de sa communauté. Elle cherche à tout prix à éviter ce départ, car personne ne revient jamais du nord. 

L’un des aspects les plus marquants du film, à mes yeux, mobilise davantage des questions de narration que des questions directement diégétiques. 
Le genre de la dystopie est souvent mal compris par les scénaristes et les productions. Une dystopie se doit d’illustrer les dérives totalitaires possibles de notre société présente. Trop souvent, le genre est réduit à des récits de sociétés fascistes non réalistes. 
Dans Divergente de la mormone en chef Veronica Roth, la protagoniste évolue dans un monde futuriste où les gens ne sont autorisés à avoir qu’un seul trait de personnalité (à choix : sincère, audacieux, altruiste, érudit, fraternel) qu’il doivent choisir à l’âge de seize ans. Cela ne répond à aucun problème social réel, ce n’est pas une dérive, c’est simplement un monde parallèle, ce qui en fait à mes yeux une dystopie qui n’a rien compris à son propre discours. 

En ce sens, Un Futuro Brillante a tout compris, puisqu’il permet de discuter de choses ancrées dans une réalité tout à fait tangible, notamment sur l’impérialisme des pays occidentaux et la manière dont les discours conservateurs ne valorisent que le parcours migratoires des individus les plus intégrés (soeur d’Elisa) ou les plus riches (il est question dans une seconde intrigue du film, d’une vente aux enchères d’un billet pour le nord, vente aux enchères accessibles aux individus les plus aisés.)
Les boîtes de production dominant l’industrie se sont toujours auto-attribué le monopole du cinema de genre. Le cinéma d’horreur et d’épouvante a souvent eu le courage de dire que les films sont pour tout le monde, ce que ne fait que très rarement le cinéma de science fiction. Le coeur d’un récit du futur ne se situe jamais dans son apparence, aussi amusant soit-il d’imaginer des technologies impossibles (Minority Report <3 où le système judiciaire est basé des sur la capacité de voyant-es à voir dans le futur), il se trouve dans sa capacité à proposer. 




Pour finir moi aussi sur une proposition : le fan service est peut-être le meilleur moyen de faire du cinéma généreux.