Plomber l’ambiance en société en 347 pages 
Fin du Monde



Autour de Mephisto
Klaus Mann 
1936 
Denoël (et autres)


Tous rêves écrabouillés, je remuais mes orteils et sentais le sable crisser pour tomber un peu plus bas alors dilué à quelques poussières de peaux mortes. Miam. Je venais de manger de la salade russe, aussi, enfin quelque chose qui y ressemblait, du moins, une espèce d’énorme bouillie blanche garnie de bouts de lard qui font pouet entre les dents. Oh que je suis coupable! Il n’y avait plus rien à bouffer dans le frigo, voyez, enfin si mais j’avais trop la flemme de cuisiner, c’est les vacances et je suis enfin dans un endroit où le gazon ose encore pousser : ça compense. Ces derniers jours toute action mérite désèspérément d’être évaluée comme bonne ou mauvaise, du reste, tout est sur le point d’exploser, on dirait, j’ai pu observer les montagnes gonfler comme les ballons d’un anniversaire raté mais surtout décevant, comprenez, la baudruche se tend et jamais ne redescend, enfin, il faudrait que quelqu’un pète la machoire du con qui continue à souffler alors que, mais, moi, je me bouche les oreilles et serre les dents quand je dors. 

Klaus Mann écrit Mephisto en 1936, en exil d’Allemagne, pas très bien compris s’il était alors en Tchékoslovaquie ou déjà aux Etats-unis. Le fils pédé -en général c’est eux que je préfère, ils sont toujours un peu plus glauques- de Thomas Mann est déchu de sa nationalité parce que, justement, pédé, et pond ce livre d’environ trois cents pages (dans sa belle édition de chez Denoël sur laquelle j’ai mis la main) pour atomiser son ancien beau-frère. Gustaf Gründgens, s’appelait la merde, acteur qui copina avec les Nazis et cotayait Göring. Outre le côté rassurant et, nous le verrons, acerbe, apporté par le fait qu’il s’agisse d’une histoire inspiré de faits réels -j’ai moi même aimé à torturer quelques histrions dans des pavés jamais parus-, je ne m’imaginais pas pouvoir un jour tomber sur un livre si réfléchissant qu’on puisse se recoiffer dedans. 

On fait affaire, tout du long, à un certain Hendrik Höfgen, comédien plutôt bon du théâtre de la ville d’Hambourg. Le début du livre relate -en parallèle de celle du parti national-socialiste- son ascension provinciale et en dresse un portrait d’homme aux valeurs plutôt louables : un communiste affairé. Dans des descriptions plutôt longues qui ont failli me faire abandonner ma lecture et qui constituent le début du récit, on apprend qu’il entreprend de créer une nouvelle compagnie de théâtre avec un de ses compagnons (Otto Ulrichs, un autre révolutionnaire convaincu). Un certain Théatre Révolutionnaire, qui, tout joli et appétissant, prend la forme de réunions pendant lesquelles Hendrik, en particulier, déclame toutes sortes de phrases entrainantes mais surtout théoriques, et toujours, sans aucune exception, la partie pratique du projet et remise à la semaine d’après. Le mouvement produit par cette remise à plus tard, nous le verrons, porte quelques enjambées consanguines avec d’autres perspectives du roman, notamment la question fasciste et celle du sadisme, thèmes qui me semblent tout autant singuliers à ce qu’il se trame ces jours en ville et en campagne, sinon dans les milieux qu’on arpente et les jolis moisis personnages qui les composent (moi y compris). Après un bref exil parisien, Hendrik finit par se trouver las d’une institution provinciale et semble insatiable dans sa quête de gloire car convaincu qu’il la mérite, si bien qu’il finit par partir pour Vienne (moment glaçant où la narration passe du passé simple au présent), pour finir à Berlin, seul endroit au monde qui semble lui importer, ne serait-ce que pour se sentir vivant. Là-bas, on lui offre une faille qui débouche sur une splendide carrière voulue. Mais, comme il est impossible de se glisser dans l’une d’entre elles sans s’écorcher un peu la peau, Hendrik se voit contraint par son pauvre petit sort de merde de séduire une actrice antisémite qu’il avait, un peu plus tôt, traité de vache goulue ou de chèvre affamée -quelque chose dans cette ambiance. De par cette femme, Lotte Lindenthal, Hendrik Höfgen rencontre le président du conseil, un haut membre du parti nazi qui l’adore dans le rôle de Méphistophélès et le prend sous son aile. Un moment charnier est celui où, pendant l’entracte du Faust, ce certain président du conseil -jamais vraiment nommé- invite l’acteur dans sa loge aux yeux de tous pour sympathiser avec lui. Hendrik se laisse faire, mais n’en pense pas moins. « À présent, je suis marqué! », pense Höfgen à la fin de cette scène, et, comme le bon acteur qu’il est, fait preuve de nuance en nous offrant la possibilité de l’observer soit comme un fantassin du mal (la marque de la Bête) ou comme une autre, la bête marquée par le fer rouge : un bétail malheureux qui, savant mais pris d’une morbidité sous-jacente, s’obstine à suivre son berger comme seul sauveur alors que cela fait longtemps que les clôtures ne sont plus électrifiées. On préfèrera cette deuxième option. 

S’en suit, à partir de ce moment-là, tout un bordel de trahisons, de petitesses et de mauvaises allures. Hendrik monte jusqu’à devenir directeur du théâtre national. Tout en sachant que les chemins qu’il prend le feraient mériter d’être étranglé d’une manière ou d’une autre, Höfgen se retrouve aux plus hauts rangs de la société nazie du Berlin de la fin des années trente. Possède une espèce d’immense villa où loge toute sa famille et dans laquelle sont organisés des réunions littéraires inintéressantes en comparaison aux réflexions du début du bouquin, extrême droite oblige. L’acteur finit par être arrêté à son tour. On l’apprend d’une petite phrase sans plus de détails. Pourtant, et c’est une chose appréciable, il est difficile de savoir s’il s’agit d’une arrestation du gouvernement ou de celle de la fin du livre, où un acrobate antifasciste -désormais un de mes plus grands fantasmes- escalade la façade de son château de malheur pour lui dire toutes ses vérités depuis la fenêtre. Une très jolie scène dans laquelle Höfgen, en pathétique soldat, lance seulement ses lunettes contre celui qui semble être désormais son ennemi, elles mêmes se brisant contre le mur d’à côté car le pauvre n’y voit rien. En menace et pour confirmer sa métamorphose qui n’en est, au final, pas vraiment une (on pourrait discuter de la nature profonde de l’humain mais j’ai d’autres dossiers à traiter), il jacte : « Si vous n’avez pas déguerpi dans cinq secondes, j’appelle la police - et l’on verra bien qui de nous deux sera pendu le premier! ». Son invité ayant disparu, le comédien finit par chouiner sur son sort, adossé aux genoux de sa Môman. Rideau, en gros. 


       

Hard Times (after dickens), Frank O’Hara, dessins de Joe Brainard

Reproductions d’un zine pédé dans un livre tout autant pédé lui même 
trouvé dans une bibliothèque pas pédée du tout. Suitable!


C’est justement avec quelques lardons en plastique encore coincés entre les dents et le cul qui bronze à l’air que je m’amusais à transposer les personnages de Mephisto avec celleux que je connais en vrai. Réflexions classées secret-défense, pas la peine de me demander. Mais, rassurez-vous, très vite je me suis sentie comme la plus grande pimbêche du village où on était en vacances, sinon en total Hendrik Höfgen, qui, pour se rassurer, imagine leur dire d’aller tous se faire mettre pour qu’il puisse se « déclarer bien haut solidaire de ceux qui veulent combattre ce régime souillé de sang ». Bien évidemment, trois pages plus tard, ses actes le rattrapent quand il croise son ex-femme, alors en exil à Paris, qu’il pensait bien inférieure politiquement alors que cette dernière dédie désormais sa vie à éditer un journal résistant. Il n’ose pas lui adresser la parole et s’éloigne « précipitamment, à petits pas raides, comme quelqu’un qui, pris de panique, cherche à fuir un danger, mais voudrait dissimuler qu’il s’enfuit ». C’est cette attitude de petite souris mutante qui ne récupérerait plus les dents mais les cadavres qui nous est mise sous les yeux tout au long du livre. Cela produit un certain sentiment de justesse en l’endroit de notre position et, assurément, oui, assurément, conforte l’idée que jamais nous ne serons pareil! Non, jamais nous ne serons l’acteur Hendrik Höfgen, nous, petits fantassins d’un certain monde tout autant abstrait que palpable. Je n’ai pas tout à fait envie de décrire ceci, mais tout un chacun qui y évolue sait la puissance de l’appel des grands, comme il est difficile d’y résister et, aussi, comme il est encore plus dur de débarasser ses bottes d’une boue dans laquelle on s’est enfoncé.e.xs après avoir, la bouche cousue, accepté une horreur comme une autre. 

Toujours en mâchouillant la viande élastique qui, définitivement, ne voulait pas fuir mes molaires, on s’était mises à regarder Watership Down, la tête cassée car on était sorties la veille. Au bout d’un moment mon téléphone sonne, et je me rappelle qu’une copine avait besoin de conseils et qu’elle m’avait, la veille, demandé si on pouvait s’appeler. Je sors dehors, quelques clopes en main, le téléphone qui continue à sonner dans l’autre, gras, aussi, car viande oblige, donc qui glisse, tombe par terre, et c’est toute affairée et les doigts emmêlés que je me retrouve à répondre. Une situationship de quatuor lesbien sensationnel, quoi rêver de mieux! C’est peut-être l’air ambiant, le film qu’on regardait ou mon état peu conventionnel mais, alors que j’essayais de faire preuve de réassurance envers ma tendre amie, une expression vraiment peu convenable quand on pense aux relations humaines est sortie de ma bouche. « Il faut essayer de sauver les meubles », lâchais-je, alors déjà honteuse mais surtout pas surprise que ce soit sorti. On dirait vraiment que c’est la fin du monde (coucou!) et j’essaie vraiment de me dire que ça ne l’est pas, et dans tous mes états je me dis que sauver les meubles paraît comme la pire chose à faire. J’en ai rien à foutre de ma table de nuit et même si j’ai vraiment envie de constituer une compagnie de théâtre qui se produirait dans une armoire -je réserve l’idée ici-, tout début d’action paraît inutile car forcément détruit bientôt. L’armoire restera fermée pour l’instant. C’est en cet endroit que le Théâtre Révolutionnaire, dont la première répétition est à chaque fois ajournée par Höfgen, semble être un bon après-shampoing pour commencer à démêler la tignasse des sentiments procurés par Mephisto. J’ai toujours été attirée par les choses continues, celles qui n’aboutissent jamais, mais plutôt dans des perspectives critiques d’un certain système de production ou de pensée. Le Théâtre Révolutionnaire du roman relève d’un autre endroit et semble être le fondement de la lâcheté d’Höfgen, lui même étant responsable de sa chute intra-utero.



Schéma des mouvements du Théâtre Révolutionnaire. Progressive disparition de l’idée, 
abandon de la volonté de faire. Porosité des idéaux radicaux de plus en plus forte menant à 
une dangerosité ambiante exacerbée. Arrondis importants. R=(Théâtre) Révolutionnaire. 
HH=Hendrik Höfgen. Je baise avec pas mal de phénoménologues névrosés. 


Ces mêmes mouvements qui s’approchent toujours plus près d’un but sans jamais l’atteindre, pris d’un point de vue presque ironique mais surtout critique et inscrit dans une structure plus large (une institution, par exemple), sont assez libérateurs sinon révélateurs de certains mécanismes du même endroit dans lequel ils sont placés. Ce qui n’est pas le cas du Théâtre Révolutionnaire, lui plutôt s’affaire à disparaître progressivement. Allez savoir s’il a vraiment existé si pensé et réfléchi mais jamais passé dans la zone des actions. On se rapproche des travaux de Sabrina Tarasoff et de sa conception du Bathos d’Alexander Pope. Tarasoff, dans son essai The art of sinking, en parlant des montagnes russes de Disneyland -donc un certain système, la structure sus-mentionnée- et des imperfections, bugs, problèmes techniques des décors, animatronics de ces attractions, lance : « Significantly, courted in instances of stuck-ness, malfunction, breakdown, anticlimax, and comedown, the crash, collapse, and short-circuit is a kind of Romantic impulse found not in an awe-inspired claim to success, completion, or achieving a/the “whole,” but in meaning that accumulates in expertly placed rote revelations, in cracks and cavities, lapses in mood, and so tends toward the universal in its infinite delay. These are images of the mawkish, and sentimental. Of errors, impressions, and imperfections. The embarrassingly belabored, overworked, undercut, and all too eager. ». Un certain raté d’une entreprise d’éblouissement, ô combien corrélable au Théâtre Révolutionnaire, qui se révèle dans l’accumulation des failles de cette même entreprise. Cette dernière, révélée maintenant et dans le cas d’Höfgen comme une piteuse illusion, porte des allures de trop plein, d’une nervosité maladive et assurément lâche, comme dit plus haut, par le grotesque acharnement avec lequel il réussit à convaincre le reste du collectif à continuer de travailler dessus. Ici, il est question d’idéaux qui, par leur carence en actes, se révèlent être en carton-pâte au fur et à mesure de notre avancée dans le livre et de la descente d’Hendrik Höfgen dans une complicité assumée aux idées fascistes. Notre comédien en chef apparaît alors comme un certain type d’auteur qu’Alexander Pope définit, parmis d’autres, dans son ouvrage Martinus Scriblerus’s Peri Bathous, or The Art of Sinking in Poetry, livre qui consiste en un guide satirique pour écrire de la mauvaise poésie. Celui-ci : « The porpoises are unwiedly and big. They put all their numbers into a great turmoil and tempest, but whenever they appear in plain light -which is seldom- they are only shapeless and ugly monsters. ». Un marsouin, donc, qui jacasse à voix hurlante parmis les siens, profère idées et dicte ce qu’il faut faire, tout en, quand il s’agit de faire ses preuves ou qu’une certaine lumière révélatrice le pointe, dévoile un vrai visage, celui d’un monstre, complice car coupable d’avoir sciemment fui ce même projecteur qui l’aurait alors exposé comme celui qui « marcherait sur des cadavres », comme dirait Hans Miklas, autre personnage du livre. Un jeune comédien nazi mais déçu de ses idées alors mises en place et pour lequel il faut n’avoir aucune sorte d’empathie. 

Puisqu’on parle de structure et d’y placer des concepts inhérents, j’aimerais m’aventurer (oulala!) à mettre un poil Mephisto en perspective avec la question de la critique institutionnelle. Cette dernière est vraiment pâlotte sinon déjà morte : on sait tout à fait comment les systèmes fonctionnent, il n’y a plus grand chose à révéler et les quelques oeuvre qui s’y accordent en un post- commun agissent plus comme des pantins cadavériques qui ne servent plus qu’à alimenter le même système qu’elles, en chuchotant par fatigue, clament qu’il est mauvais. Ouin ouin. J’en ai vue une qui m’a foutu la frousse, il y a pas longtemps : un trophée  bancal fait des flyers de l’open call auquel l’artiste participait, donc, une mise en scène intra-système dont il était tout fier (le pauvre homme). C’est justement ces positions intra-, ultra-, extra- d’une oeuvre produite qui semblent être périmées. Après avoir lu Mephisto, j’avais plutôt envie d’aller demander à certainexs s’iels en avaient vraiment une, d’échine. Justement, l’endroit où l’on pourrait porter un intérêt pertinent à l’oeuvre serait celui des personnages, donc, d’une manière presque individuelle dans un rapport de miroitement -et c’est ce dont je parlais plus haut. Youpi : encore un déplacement, cette fois ci on trans- total et la question n’est plus celle de l’oeuvre (quoique…) mais de qui entretient un certain système. C’est tout pareil que dans les autres sphères, c’est plus gros que nous et la responsabilité individuelle pue du cul, mais, sans doute, on pourrait prendre ce livre comme un certain avertissement. En gros : la terrifiante précision avec laquelle le livre s’occupe de son époque, probablement amenée par le fait qu’il s’agit d’une sorte de satire, produit une écrabouillante et vraisemblable identification de cellui qui lit et, inévitablement, rend coupable (j’avais déjà lu La Danse pieuse de Mann par pure allégeance à la littérature pédée étant donné qu’il s’agit d’un des -sinon du- premiers romans gay allemand. Si ça vous intéresse: style très bof, début difficile, jolie fin mais surtout des réflexions face à l’arrivée au grand galop de choses infâmes qui ne m’avaient pas laissées indemne.). Une culpabilité souhaitable, mais non celle qui immobilise : les citations choisies du Faust amènent un vent nouveau, celui où l’on sent l’herbe pousser sous nos pieds et font réaliser que l’abandon semble être une arme qui appartient à l’ennemi.

On pourrait, en fait, considérer le livre comme un système en lui-même. Plus petit, créé par un autre avec des biais. Une grosse tache du bouquin est la manière dont est traitée Juliette, maitresse d’Höfgen avec qui il entretient des séances BDSM régulières et qu’il n’hésitera pas à envoyer en prison puis en exil, quand l’existence de cette dernière deviendra une trop grande menace pour la carrière de notre acteur maudit. Juliette est noire, tous les autres personnages du roman sont blancs et c’est malheureusement sans surprise que les descriptions de cette dernière paraissent interminables tant elles sont criminellement gênantes. L’exotisme est de mise, Klaus Mann la déshumanise totalement en la plaçant comme une créature sortie d’un endroit idéalisé au possible sinon irréel. Mann lui inflige un traitement hors-sol, aussi, en la faisant exister uniquement grâce à Höfgen. Juliette apparaît dans le livre uniquement dans des chambres louées par lui, pour lui, et les rares moments où elle n’apparait pas dans des endroits qui semblent avoir été créés pour elle, elle s’affaire soit à survivre dans une société profondément raciste, soit à courir après l’acteur à la fin de ses représentations, lequel, d’ailleurs, la recale sans broncher. C’est probablement là où le roman porte ses plus grosses failles, aussi, et qu’on ne peut targuer Mephisto de révélateur superbe : son créateur étant profondément habité et habitant (périphérique, je vous l’accorde, mais d’une banlieue bourgeoise, alors!) du système qu’il critique. Personne n’est parfait mais tout le monde peut céder l’accoudoir gauche au théâtre.


Fuck this shit.


Il n’en reste que Mephisto continue à révéler des choses, et que l’auteur se prend apparement à son propre jeu. En créant une affaire à laquelle il appartient en tous points, Mann n’a probablement pas tilté qu’il allait démasquer sa position de raciste situé. These gays… On se livrerait à un exercice solitaire si on considérait le livre sans son auteur. Là je glisse un peu, mais ça me rappelle quelques notions des théories queer radicales, en gros, l’affreux tourne-dos des homosexuels de droite, ou comment ne pas devenir des faux hétéros -chose que j’ai encore peine à voir chez certainexs d’entre v/nous- ou, en bref : ne pas s’assimiler. (Ici, lire Gay Betrayals de Leo Bersani et Trou Noir)(je garde quelques couteaux en poche) Mais revenons à nos moutons, et à la porosité avec laquelle on peut observer Mephisto. Le traitement réservé à certains personnages, la satire, la question du fascisme, martyriser un ennemi familial dans une sphère fictionnelle, s’occuper d’un monde -celui du théâtre- qui n’a rien demandé mais n’en veut pas moins : tout ça amène sensiblement à la question du sadisme (si, si!). Si on en revient au Théâtre Révolutionnaire et à son mouvement particulier (voir schéma instable plus haut), il m’apparaît, dans cette même veine d’un objet acharné qui toujours revient mais jamais n’atteint, que la question du sadisme est aussi à réfléchir. De toutes façons je parle de ce que je veux, na! 

C’est dans le bouquin d’un autre (petit) fils pédé d’un autre illustre auteur que j’ai retrouvé sa trace, aussi dans une satire, enfin, un fac-similé plutôt, disons : c’est noël et on va citer Stefan Brecht. 

Dans Queer Theatre, paru en 1986 chez Methuen, Brecht (le pd, pas l’autre voyons!) livre un compte rendu critique des scènes théâtrales queer du New York des années 60 à 70. Dans un passage au joli nom (Cleverness : The disgusting use of language) à propos de Ronald Tavel et de Vinyl, une pièce au scénario basé sur Clockwork Orange, Brecht nous livre quelques glissades au sujet du sadisme, notamment car cette pièce l’est, sadique : «(…) a sadist spectacle that worked : it excited. A moral play. ». À travers quelques pirouettes épineuses -notamment un moment où la reine Elisabeth reçoit une ovation de la foule pendant que sa garde rapprochée s’évanouit nue et cul à l’air, ou un autre durant lequel le garçon principal de l’histoire se fait fouetter ses parties génitales par sa terrible proviseure qui tente de le « décentraliser » (?)-, la pièce, vue par Stefan Brecht, illumine quelques aspects importants, notamment en lien avec le Théâtre Révolutionnaire : « The unpleasantness of faggot theatre (R. Tavel, H. Koutoukas, Harvey Fierstein...) is not that it is nasty (in this play the tough Ms. Onassis is the object of the bitchery), but that it is a plea for pity advanced on the grounds of one's being pitiful. It is intended to be a series of failures. The author's (or actor's) display of himself as pitiful, - e.g. lacking in wit, or being grungy, - is to express his sense of failure. Neither homosexuality nor its voluntary display as one's identity constrain to obnoxious pitifulness or pitiful obnoxiousness: there is gay theatre, cf. infra the Hot Peaches. ». Outre la différenciation entre un « Théâtre pd » (apparement peu plaisant et victimisant) et un autre simplement « gay » un peu plus vertueux -notons ici l’intéressant échange de ces catégories qui, aujourd’hui, paraissent mélangées-, on note la  notion d’échecs successifs qui rappellent ceux d’Hendrik Höfgen et de sa troupe gauchiste ratée. Ceux-là même (les échecs), selon Brecht, apparaissent alors sous la forme de la pitié que le personnage semble afficher par plusieurs traits (Brecht exemplifie par un manque d’esprit ou un air négligé) qui sont affichés sur scène et qui, de par leur présence rappellent tant l’échec que la pitié elle-même. Dans le cas d’Hendrik, on y est pas tout à fait, je vous l’accorde, mais il n’empêche que je me suis retrouvée à plusieurs reprises à faire preuve d’empathie en son endroit (beurk). Quelle jolie humaniste je fais! Non, vite je me remettais des claques et continuais ma lecture : comme Brecht, j’avais l’impression d’assister à une mise en scène histrionique d’un geignard tout autant convaincu d’être la seule victime des évènements. Le livre finit d’ailleurs (au stade où nous en sommes, autant ne plus avoir aucune tenue) par cette même pitié que semble nous imposer Höfgen mais sur laquelle on crache volontiers. Tête entre les genoux de sa mère, Höfgen chouine : « Je ne suis pourtant qu’un comédien tout à fait ordinaire!… ». C’est probablement la réplique la plus puissante du livre : ça ne fait pas rêver mais la montée pour y arriver est ravissante. BREF. Je n’ai pas fini. 

Autre joli point que nous apporte Brecht en rapport à notre livre et toujours en parlant de la même pièce : « Its other technical fault is that the representative of authority is a caricature (which the director forgot to carry to the extreme of hysteria), while the victimised youth is real-life. ». Je cherche un peu la petite bête (tout le monde sait que les fascistes sont des insectes, comme le dirait la merch de Bruce LaBruce), mais là aussi, on trouve des liens, notamment dû au fait qu’on pourrait qualifier Mephisto de satire, et que cela amène forcément des questions de réalité et de porosité. Dans le livre, tout est terriblement réel, et c’est ça, aussi, qui lui donne sa force (bouh! Je suis le fantôme de l’autofiction), dans tous ses défauts le livre apparaît comme un objet transparent, témoin de quelque chose qui comprend aussi les vices de son auteur (on pourrait le critiquer sur le fait qu’il se place comme clairvoyant d’une certaine situation un peu trop complexe mais, face à ce qui arrive, mieux vaut s’allier (Tondelier : dégage.)). En bref : Mann prend tout, extrapole, nous livre un héros pisseux et grotesque, tout comme ses chefs -il existe des jolies descriptions du trio composé par le Führer, le président du conseil et d’un autre que Mann appelle le « nabot remuant, à physionomie d’oiseau de proie qui avait la langue bifide du serpent et imaginait à chaque instant un nouveau mensonge »(je ronronne). On note ici la corrélation avec une certaine image sainte mais je vous perdrais. C’est grâce à ces éléments joueurs, et puisqu’on ne peut que jouer à plusieurs : notons que les partenaires appartiennent à une certaine réalité, que Mephisto vous fait un peu péter un câble et terrifie par sa simplicité. L’horreur du réel révélée par l’écriture : quoi de plus utilement orgasmique? 


  


Jean Charles de Quillacq doit se douter de ce dont on parle.


Pour revenir au sadisme, il s’agit d’un thème qui est abordé dans la relation BDSM que Höfgen entretient avec Juliette mais aussi bonnement dans la question du fascisme et des horreurs qu’il induit. La différence nous est offerte par Brecht : « Script, directing, acting oppose good to bad sadism: the anarchist Victor's expression of vital energy and sexual spontaneity, the infliction of pain as condiment and reaffirmation of a masterly imposition of individuality is contrasted to the gang members ugly, purely vicious, dumb sadism, substitute for sex, infliction of pain for the sake of enjoying the helplessness of others, affirmation of power. The essence of Society, the play's protagonist, is this latter, negative because negational, joyless sadism, its essential objective emasculation. (Ndlr : mdr)». Puis, plus loin : « Since this, appeal is not specific to the positive species of sadism distinguished, the play was ambiguous in the manner of the vitalist ideologies of Nietzsche and Italian fascism. Like Victor we were shown images of torture: but for our delectation. ». Je suis fatiguée donc je vous ai mis en gras ce qui était important. Faites un bout du travail : on y arrivera pas sans collectivité c’est bien connu. 

J’ai commencé à écrire tout ça à un moment aux teintes désespérantes, où j’avais envie de rien faire et où tout semblait inutile car si fragile en regard de ce qu’il se passe. Voyez, j’avais même commencé à me dire qu’il me suffisait de rester dans le monde des idées, donc, d’imaginer des utopies (en voilà une autre horreur sadique), et que, plus tard, alors sanguinolente les deux bras attachés en haut dans une salle d’interrogatoire, j’aurais souri en sachant pertinemment que j’avais gagné puisque quelque chose d’autre que le monde qu’on nous proposait existait, ne serait-ce que dans ma tête, et que j’avais donc, logiquement, gagné. Certes. C’est Mephisto qui m’a fait sortir de cette immobile lâcheté, de l’impression de devoir se résoudre à sa propre caboche pour survivre et pouvoir filer entre les rangs. En plus de nous gifler en nous proposant un tracé de vie morbide potentiellement faisable par et pour nous, le livre nous fait atterrir en grande pompes. Il est à refiler à quiconque est trop conquis par sa propre idylle ou menace de criser grave en passant ses journées sous un oreiller bientôt meurtrier car trempé de larmes. Ouin, ouin. Il suffira de se réciter un mantra ennemi qu’Hendrik Höfgen lance alors grimé en un Méphistophélès déjà parasite pour sentir le fourreau sur notre hanche gauche :


Car tout ce qui naît
Mérite d’être détruit.
Aussi vaudrait-il mieux, que cela ne naisse point.




Choses consultées :
Brecht, Stefan. Queer Theatre. New York : Methuen, 1986.
Mann, Klaus. Mephisto. Traduit de l’allemand par Louise Servicen, préface de Michel Tournier. Paris : Denoël, 1986. 
Pope, Alexander. Martinus Scriblerus’s Peri Bathous, or The Art of Sinking in Poetry. Richmond, Surrey : Oneworld Classics, 2009.
Tarasoff, Sabrina. “The Art of Sinking.” Mousse, no. 79, printemps 2022, p. 200–207. (lien ici)
Diehl, Travis. “Libra Season: Institutions Are Tired – So Is Institutional Critique.” Spike Art Magazine, 27 mai 2026. (lien ici)

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